mardi 22 juillet 2008

Le ventre stérile



Aujourd'hui, de passage chez une amie, j'ai vécu un bien mauvais quart d'heure. Ou plutôt une petite heure. Car je ne suis pas restée plus longtemps à m'exposer à la tristesse sans nom d'une femme qui n'est plus que l'ombre de ce que je lui ai connu de gaieté et de spontanéité.

Aujourd'hui, mes enfants étaient une faute, une injustice. Dans ses yeux mal drapés d'indifférence je pouvais déceler une hargne à peine déguisée, et à sa source, une envie qui a tout ravagé sur son passage: le désir d'enfant inassouvi.

Devant moi, une femme de 37 ans, élancée bien que petite, brunette et menue. Elle tient dans ses bras un bébé chien dont elle a le plus grand soin. La petite boule de poil est venue à elle la semaine dernière, suite au décès de son autre chien, compagne de plusieurs années. La petite assemblée que nous formons n'a de yeux que pour ce petit bout en train de chiot malhabile, occupé à farfouiller sous la vigile attentive de ses deux maîtres aux bras vides. Quelques fois, le regard de cette ancienne amie se pose sur Petite Fleur, qui mange des céréales sur mes genoux. Mais toujours brièvement, comme si le simple fait de glisser les yeux sur les petits bras potelés lui causait une douleur cuisante, une brulure de l'âme.

Elle m'ignore ostensiblement alors que je suis assise à quelques centimètres. Nous avons pourtant collaboré ensemble pendant plusieurs semaines de travail en garderie. Parfois même eu quelques conversations intéressantes. À cette époque Jolie Sportive avait 5 ans. Ma famille était bien terminée. Ni elle ni moi aurions pu imaginer la suite. Pourtant aujourd'hui, je tiens mon nouveau bébé près de mon coeur alors qu'elle n'a pour elle que la douleur du souvenir d'inséminations ratées et de fausses couches spontanées. Comme je comprend cette morsure. Et comme j'entends crier à l'injustice à travers ce silence de fer.

L'impair, c'est sans nul doute moi qui l'ai commis. J'ai l'art de me mettre le pied dans la bouche, je dirais même dans la gorge. La voyant s'évertuer à assurer la sécurité du bébé chien de la même façon que moi-même, avec ma petite couleuvre tortillante, je lui lance bien candidement: "Nous avons chacun notre bébé à nous occuper là, hein?". Je vous jure qu'à cet instant, je n'ai pas en tête ses problèmes de fertilité. Elle me répond: "Oui! mais celui-là ne me coutera pas cher d'université"! Déjà l'uppercut a atteint sa cible. Mais pour le plaisir du défoulement sincère, elle rajoute:" il ne m'amènera pas au restaurant plus tard, non plus".

Une douche froide passe sur mon coeur. Je ne peux décemment être coupable d'avoir pu être mère. Pourtant, je représente vraisemblablement pour elle quelque chose d'inaccessible dont la vision même la révulse totalement. Je ne cherche pas à m'imposer plus longtemps. Déjà, ma visite s'annonçait brève. Elle s'est écourtée d'une drôle de manière mais je n'en pouvais plus.

Ma copine, qui recevait cette femme, m'avait pourtant mise en garde souvent de ce que les mois d'échecs en fertilité avaient causé de ravages chez elle. Je me suis frottée fermement à cette nouvelle réalité aujourd'hui. Mais loin d'être en colère, je suis envahie d'un profond chagrin. Avoir un enfant c'est souvent le rêve d'une vie. Cela correspond souvent à un besoin si intense, si instinctif, que privées de ce plaisir, bien des femmes s'étiolent et meurent bien avant de mourir.

Je regarde mes cocos et tout à coup, je me sens ingrate d'avoir été si fatiguée et si désagréable suite aux festivités. Je me dois de les mériter puisqu'ils m'ont fait l'immense honneur de venir à moi, tel que je les ai souhaités.

Aujourd'hui je dis merci à la vie pour ma maternité.

1 commentaire:

Grande Dame a dit…

C'est bien triste pour elle mais je ne crois pas qu'il faille se sentir mal d'un bonheur qui nous a été offert.

Je comprends que l'amertume puisse être suffisamment amère pour gruger ce qu'il nous reste de couleurs.

C'est bien désolant. Je te comprends tout de même d'avoir écourté ta visite.

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